4 mars 2012 11:36 • Le Pain de Munition

Une matinée comme tant d’autres,
différente

Fragment 6,
de sabres et de plumes

15 mars 2012

Fragment 6,
de sabres et de plumes

15 mars 2012

Émilien était debout à 4 heures du matin. Depuis il tourne en rond dans la maison, refuse de se poser, ignore tout ce qu’on lui propose. On va se partager la journée, comme tant d’autres journées.

Il est 10 heures, nous marchons. En cette matinée de fin février, j’ai choisi une piste au fond d’un vallon montant en faux plat vers l’Est ; une erreur, le soleil d’hiver est trop bas, ses rayons peinent à traverser la chênaie pour réchauffer nos pas.

Il ne fait pas vraiment froid, mais le ciel gris, le manque de sommeil, les bruns salis des feuilles qui couvrent le sol, les bras décharnés des chênes verts plombent un peu l’ambiance et portent au frisson. Le silence pèse aussi sur notre motivation. Émilien a d’ailleurs râlé pendant un moment autour de la voiture avant d’accepter d’avancer et de prendre le rythme de la marche.

Mais il s’accroche et presque une heure plus tard, je nous arrête et déploie le rituel de mi-course : trouver deux pierres plates, proches l’une de l’autre pour s’assoir, poser l’appareil photo puis le sac à dos, en sortir une bouteille d’eau, le gobelet en fer-blanc, et un sac en plastique transparent avec quelques barres énergétiques et du « frais » : orange, pomme ou noix. Je lui donne au fur et à mesure ce qui lui revient, c’est-à-dire presque tout. Derrière nous, des geais se mettent à crier dans les chênes. Un couple, sans doute, qui vient de casser le silence, comme à leur habitude d’oiseaux bruyants. Je le fais remarquer à Émilien. Qui s’en fout. Je le regarde : il a ce regard que je n’aime pas, intérieur, dur. J’épluche une banane et lui donne. Il engloutit, c’est sa phase boulimique, qui suit des périodes où il ne mange plus… On en profite pour le remonter en poids.

Les geais redonnent de la voix, plus à notre gauche cette fois. D’autres leur répondent, plus loin. Ils nous tournent autour, on doit être près d’un nid en construction. Je n’en vois pas dans les arbres alentour, j’en informe Émilien, stoïque dans mon monologue.

Il se lève soudain, se met face à moi, ancre son regard à quelques centimètres du mien, crie et prend mon bras.

Il veut partir.

Négociation, il me surplombe ; négociation, il se rassied à côté de moi. Je casse une noix entre deux pierres — craquement sec et définitif comme ponctuation finale de la tractation —, la trie et lui donne.

Re-silence. Comme un voile gris qui se serait relevé sous une faible brise et qui retombe. Il aime les histoires, de petites tâches mauves qui pointent sur le lit brun funèbre des feuilles de chêne m’offrent une piste.

«Il était une fois de petites fleurs qui avaient choisi un jour de pousser bien avant les faveurs du printemps ; crocus de leur nom et bien fières de leur état, elles riaient de rayonner ainsi bien avant tout le monde, de génération en génération. Sans se rendre compte que ce comportement d’infatuées les exposait à une mort prématurée, aux portes des grandes fêtes printanières, sans gloire et sans devenir, elles qui ne connaîtraient jamais le vrombissement tantrique de la visite du bourdon ou la fraîcheur aérienne du battement d’aile du papillon…» Dis-je.

Au mot « papillon », les geais se remettent à chahuter dans les genévriers. Je liquéfie mon récit dont Émilien n’a pas l’air sensible aux émanations douceâtres.

[On considère souvent — c’est ce qui se dit, verdict vertigineux — que l’âge mental d’Émilien se situe très bas. Soit, mais au fil des ans et des sollicitations, il s’est constitué un assemblage synaptique que j’estime être de l’ordre du culturel, et de l’ordre de son âge réel, de jeune adulte…]

Sombres lasers

Soit, je rembobine, et embraye. Courageux, sous ma livrée de bure franciscaine.

«Depuis des millénaires, au même équinoxe, les chevaliers jedis traîtreusement assassinés sur ordre du dernier des Sith à la fin du 3e épisode, renaissent des lits de tourbes de l’hiver et imposent la toute-puissance de la Force et la terreur de leurs sabres-lasers aux fourbes comploteurs polymorphes d’un printemps aux cinq lunes gibbeuses…»

Les mots-clés sont là, jedi, sabre-laser, Force… Il se met à « parler » et rire, fort, intarissable, m’a pris le menton et cherche mon regard. Il existe à nouveau dans ce monde, reprend possession de son corps et du mien.

Tout en reproduisant le rituel à rebours, je persiste, en diverses péripéties que les scénaristes officiels voudront bien me pardonner.

On décolle et redescend le vallon, vers l’ouest cette fois. Les geais nous ont oubliés. Le Soleil est à peine plus haut et tente toujours d’éclairer le retour des héros.

Mais on s’en moque, la force est en nous et je sais désormais que je laisse ce petit bout de Terre ouvert, sous la protection de valeureuses petites fleurs mauves.

Armand T.

28 décembre 2008
14:45
St-Antonin sur Bayon
28 déc. 2008 14:45 • St-Antonin sur Bayon

Sauf indications contraires, textes, dessins et photographies sous © Didier-Trébosc

autisme-hieroglyphe

Alfred Binet et l’âge mental

Un document concis pour aller à la rencontre d’Alfred Binet (1857-1911) et de Théodore Simon (1873-1961) qui ont révolutionné la psychologie de l’intelligence en présentant la première version de l’échelle métrique de l’intelligence. Et au passage, peut-être, comprendre pourquoi un être non verbal, comme Émilien, peut être psychologiquement estimé si bas…« L’œuvre d’Alfred Binet a eu une portée considérable dans l’histoire de la psychologie de l’intelligence, en renouvelant son approche. Un retour sur les travaux de cet initiateur permet de mieux comprendre comment se sont diffusées les échelles de mesure, essentiellement à partir des États-Unis, mais aussi l’évolution indéniable réalisée dans les travaux portant sur l’analyse des fonctions intellectuelles.[…] Yerkes donne 1 point à ceux qui énoncent de 30 à 40 mots, 2 points pour 41-59 mots, 3 points pour 60-74 mots et 4 points pour 75 mots et plus ; on examine ensuite le nombre de mots moyen fourni aux divers âges). Par la suite, on abandonnera purement et simplement la référence à un âge mental pour se limiter au constat d’un niveau d’efficience. […] les techniques de construction et de validation vont devenir plus sophistiquées. Mais, bien que plus élégants et sans doute plus efficients, tous les nouveaux tests sont fondés sur le même principe que le vieux Binet-Simon.Les tests seront souvent utilisés dans le contexte d’une idéologie conservatrice. Le QI, réifié, deviendra pour beaucoup la mesure d’une intelligence héréditaire et servira parfois de justification à des politiques eugénistes, racistes et xénophobes. […] »

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